{"id":26255,"date":"2025-11-13T09:00:17","date_gmt":"2025-11-13T08:00:17","guid":{"rendered":"https:\/\/rioactu.net\/?p=26255"},"modified":"2025-11-13T09:00:17","modified_gmt":"2025-11-13T08:00:17","slug":"de-quoi-abdou-nguer-est-il-le-nom-par-adama-sow","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/rioactu.net\/?p=26255","title":{"rendered":"De quoi Abdou Nguer est-il le nom? Par Adama Sow"},"content":{"rendered":"<p>Ce mercredi matin, \u00e0 l\u2019annonce de sa lib\u00e9ration, j\u2019ai eu comme un frisson, un sentiment m\u00eal\u00e9 de soulagement et d\u2019inqui\u00e9tude. 212 jours apr\u00e8s son incarc\u00e9ration, Abdou Nguer a retrouv\u00e9 l\u2019air libre, et avec lui, cette parole brute, impr\u00e9visible, souvent d\u00e9rangeante, qui \u00e9chappe \u00e0 tous les codes. Son visage fatigu\u00e9, son regard habit\u00e9 et son sourire contenu disaient tout : la prison n\u2019a pas bris\u00e9 sa voix, elle l\u2019a amplifi\u00e9e. Ce n\u2019est pas seulement un homme que l\u2019on lib\u00e8re, mais une voix que l\u2019on rend \u00e0 la rue, un souffle qui traverse les murs. Car si la cellule a pu lui \u00f4ter le micro, elle n\u2019a pas pu lui retirer ce qu\u2019il incarne : la revanche du peuple sur les codes, la revanche du wolof sur le fran\u00e7ais, la revanche du v\u00e9cu sur le discours convenu. Ce qui m\u2019a impr\u00e9ssionn\u00e9 lors de son incarceration,  c\u2019est que Abdou Nguer n\u2019a jamais cess\u00e9 de parler. Ses vid\u00e9os virales ont continu\u00e9 \u00e0 parler \u00e0 travers lui, m\u00eame quand il se taisait.<br \/>\nIl faut bien le reconna\u00eetre : le destin d\u2019Abdou Nguer tient du roman. Il est, pour moi, un objet d\u2019\u00e9tude et d\u2019analyse. Celui d\u2019un jeune tailleur, sans instruction, venu d\u2019un village qu\u2019il a propuls\u00e9 dans l\u2019actualit\u00e9, qui, par la seule force de la parole, s\u2019est hiss\u00e9 au rang des voix les plus \u00e9cout\u00e9es du pays. Son wolof est rugueux, d\u00e9pouill\u00e9, mais vibrant. Sa parole ne cherche ni la perfection ni la beaut\u00e9 du style ; elle frappe par son rythme et son authenticit\u00e9.<br \/>\nQuand il a \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9, beaucoup ont cru qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019un simple \u00e9pisode de trop dans un parcours d\u00e9j\u00e0 controvers\u00e9. Mais au fil des jours, quelque chose s\u2019est invers\u00e9 : le silence de Nguer a commenc\u00e9 \u00e0 r\u00e9sonner plus fort que ses propres mots. Une partie de l\u2019opinion s\u2019est reconnue dans ce qu\u2019il incarnait : un symbole de cette distance entre ceux qui gouvernent la parole et ceux qui la subissent. \u00c0 mesure que les semaines s\u2019\u00e9coulaient, sa cellule devenait un autel, et son absence, une pr\u00e9sence obs\u00e9dante.<\/p>\n<p>Je pense qu\u2019Abdou Nguer incarne, \u00e0 sa mani\u00e8re, cette revanche silencieuse d\u2019une frange oubli\u00e9e du pays. Il parle comme on parle au quartier, dans les march\u00e9s, sur les chantiers, dans les taxis : avec des mots simples mais charg\u00e9s d\u2019une efficacit\u00e9 brute. Il ne cherche pas \u00e0 plaire, encore moins \u00e0 convaincre ; il cherche \u00e0 \u00eatre entendu. Et dans un contexte o\u00f9 tant de citoyens se sentent ignor\u00e9s, sa voix devient un refuge, un exutoire collectif. L\u00e0 o\u00f9 beaucoup voient de la vulgarit\u00e9, d\u2019autres entendent une l\u00e9gitimit\u00e9 retrouv\u00e9e. Dans un pays o\u00f9 les \u00e9lites se parlent entre elles, o\u00f9 la politique et le journalisme se perdent parfois dans des jeux d\u2019\u00e9chos, Nguer a impos\u00e9 un langage de rupture : direct, frontal, sans permission. Et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cela qui le rend dangereux pour certains, mais profond\u00e9ment fascinant pour d\u2019autres.<br \/>\nLe ph\u00e9nom\u00e8ne Nguer n\u2019est pas un hasard : il est n\u00e9 d\u2019un vide. Celui laiss\u00e9 par des m\u00e9dias qui, \u00e0 force de commenter le r\u00e9el, ont cess\u00e9 de l\u2019habiter ; celui d\u2019\u00e9lites trop s\u00fbres de leur monopole symbolique, et d\u2019une parole publique devenue ti\u00e8de, calcul\u00e9e, sans chair. Dans cette faille, une nouvelle forme de communication s\u2019est impos\u00e9e: celle de la rue, de la spontan\u00e9it\u00e9, du vrai non filtr\u00e9. Aujourd\u2019hui, la viralit\u00e9 a remplac\u00e9 la v\u00e9racit\u00e9. Ce n\u2019est plus la profondeur du propos qui importe, mais sa capacit\u00e9 \u00e0 provoquer, \u00e0 faire r\u00e9agir, \u00e0 faire le buzz. Abdou Nguer a compris cela avant tout le monde. Il n\u2019a pas invent\u00e9  ce que j\u2019appelle \u201cla Nguerisation\u201d du d\u00e9bat public ; il en est la cons\u00e9quence la plus spectaculaire. La preuve vivante qu\u2019on peut conqu\u00e9rir le micro sans dipl\u00f4me, sans carte de presse (Pape Diam voice), sans autorisation &#8211; \u00e0 la seule condition de parler la langue de ceux qui \u00e9coutent.<\/p>\n<p>Sa lib\u00e9ration m\u2019a confirm\u00e9 une \u00e9vidence : le S\u00e9n\u00e9gal traverse une crise de traduction. Les journalistes, souvent, s\u2019expriment dans une langue que le peuple ne comprend plus. Les politiques, englu\u00e9s dans leurs discours convenus, s\u2019adressent \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 qui ne les \u00e9coute plus. Quant aux intellectuels, leurs analyses ne trouvent plus de lecteur au-del\u00e0 de leurs cercles. Dans ce silence vertical, Abdou Nguer s\u2019est engouffr\u00e9 comme un messager inattendu. Il a r\u00e9concili\u00e9 le peuple avec sa propre parole. Il dit les col\u00e8res, les frustrations, mais aussi la fiert\u00e9, la patience et la lucidit\u00e9 populaire. Il rappelle, \u00e0 sa mani\u00e8re, que la d\u00e9mocratie n\u2019existe vraiment que lorsque le peuple se reconna\u00eet dans ceux qui parlent.<br \/>\nSon arrestation fut un malentendu sur la nature du pouvoir symbolique. En le mettant en prison, les \u00e9lites lui ont offert une l\u00e9gitimit\u00e9 que ni les m\u00e9dias ni la notori\u00e9t\u00e9 n\u2019auraient pu lui donner. \u00c0 sa sortie, Nguer n\u2019est plus un simple chroniqueur : il est devenu une figure morale, presque mythique, le visage d\u2019un S\u00e9n\u00e9gal populaire que la R\u00e9publique officielle peine \u00e0 comprendre.<br \/>\nDe quoi Abdou Nguer est-il le nom ?<br \/>\nA mon humble avis, Abdou Nguer est le nom d\u2019un basculement. Un nouveau ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019un pays o\u00f9 la parole a chang\u00e9 de camp, o\u00f9 le v\u00e9cu a remplac\u00e9 le savoir, o\u00f9 la langue du peuple a pris le dessus sur celle des \u00e9lites. Mais il est aussi, paradoxalement, le nom d\u2019un espoir : celui d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 qui, malgr\u00e9 sa col\u00e8re, continue de chercher un sens \u00e0 sa propre histoire. Abdou Nguer ne parle pas \u201cbien\u201d, mais il parle authentique. Et dans un monde satur\u00e9 de discours, cette authenticit\u00e9 brute devient une forme de courage. Ce qu\u2019il incarne, c\u2019est la parole lib\u00e9r\u00e9e dans toute sa force et sa fragilit\u00e9. Une parole qui bouscule, qui d\u00e9range, mais qui, au fond, nous oblige \u00e0 repenser ce que parler veut dire.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce mercredi matin, \u00e0 l\u2019annonce de sa lib\u00e9ration, j\u2019ai eu comme un frisson, un sentiment m\u00eal\u00e9 de soulagement et d\u2019inqui\u00e9tude. 212 jours apr\u00e8s son incarc\u00e9ration, Abdou Nguer a retrouv\u00e9 l\u2019air libre, et avec lui, cette parole brute, impr\u00e9visible, souvent d\u00e9rangeante, qui \u00e9chappe \u00e0 tous les codes. 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